Idées

Jean-Claude Kaufmann : Burkini, autopsie d’un fait divers

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Le sociologue Jean-Claude Kaufmann revient sur ce phénomène qui a fait la une des médias durant l’été 2016 et mis en question l’avenir de notre débat démocratique. Découvrez les premières pages du livre :

13 août 2016. Près de Cisco, en Corse, une famille marocaine de Bastia s’est approprié une crique pour organiser un barbecue. Parmi les hommes présents, Mustapha B., au casier judiciaire déjà bien fourni, n’est pas spécialement un tendre et sait être dissuasif quand d’autres personnes cherchent à s’installer sur la petite plage. D’un coup, le ton monte et la situation dégénère. À l’origine, semble-t-il, le fait qu’un jeune du village ait voulu prendre en photo une femme voilée. Le déchaînement de violence est immédiat et sévère. Mustapha B. se fait menaçant, saisissant un fusil-harpon et une machette – heureusement, les blessures ne sont pas trop graves. La population du village, informée, arrive en masse et incendie les trois voitures de la famille marocaine aux cris de : « Arabi fuori ! » Enfin, la gendarmerie arrive pour séparer les deux groupes.
Tout est allé très vite, et cela montre à quel point le mécanisme de repli sur soi identitaire, réduisant l’autre à une caricature, peut facilement devenir explosif. Mustapha s’est fait traiter d’arabacciu par les jeunes, et il déteste cela. Il a toujours vécu ici et se sent corse avant tout, plus que ce Jiri qui lui fait face et à qui il trouve un drôle d’accent. Ce dernier est d’origine tchèque, mais Mustapha lui lance : « Sale Portugais de merde ! » Qu’importe la véracité des faits quand l’identification par la colère s’emballe. Seul compte ce que l’on dit entre soi, de bouche à oreille. Les brûlantes rumeurs deviennent plus vraies que la froide vérité.

Premières escarmouches

Tout va d’ailleurs partir de là, de la rumeur. Des « Allah Akbar ! » auraient été lancés sur la plage, cela ressemblerait aux cris des terroristes, les femmes se seraient baignées en burqa… Amalgame entre islam et islamisme, entre simple voile, burqa et, in fine, burkini, ce vêtement dont on parle beaucoup depuis quelques jours. Car, début août, un centre aquatique privé situé aux Pennes-Mirabeau, près de Marseille, avait prévu de réserver une journée aux femmes musulmanes. Les affiches annonçaient le dress code : burkini ou jilbeb de bain. Le monde politique local s’est ému, surtout du côté du Front national et des Républicains. Une députée LR des Bouches-du-Rhône estimait dans un communiqué: «Accepter cette soi-disant mode, c’est conforter le communautarisme dans notre pays, mais c’est aussi une question de dignité de la femme. » Et le maire divers gauche des Pennes-Mirabeau a déclaré au Parisien : « Je suis choqué et en colère, je considère cet événement comme une provocation dont on n’a pas besoin dans le contexte actuel. C’est du communautarisme pur et dur.»
Depuis l’invention du burkini, tenue de bain pour femmes voilées, en 2004, plusieurs incidents ont déjà eu lieu dans des piscines à travers le monde, en particulier en France. En 2009, à Émerainville, une femme qui veut se baigner en burkini dans la piscine municipale est expulsée, avec le soutien des politiques locaux. La scène se répète à Douai en 2011, à Wissous en 2014, à Aurillac en juin 2016, et en d’autres lieux de façon plus discrète. Le plus souvent, les autorités s’appuient sur le code vestimentaire inscrit dans le règlement des piscines, qui interdit par exemple les bermudas et shorts de bain pour «raisons d’hygiène», ce qui permet de banaliser l’affaire. Mais tout le monde sait que ce n’est pas l’hygiène qui est en cause. Cette tenue nouvelle dans des lieux de loisir évoque irrésistiblement la montée de l’islam dans ce qu’elle a de plus menaçant pour une vieille France fragilisée et en perte de repères. Le maire de Wissous ne se contente d’ailleurs pas des « raisons d’hygiène ». Il pointe dans son arrêté anti-burkini les personnes « portant des signes religieux ». Le tribunal de Versailles lui donne tort : la loi interdit les signes ostentatoires à l’école, pas à la piscine.
Et encore moins à la plage, où les comportements sont moins réglementés, ce qui interdit que soient invoquées les «raisons d’hygiène» propres aux piscines. Pourtant, là aussi, le désir d’en découdre est très fort. Paradoxalement, cette tenue choque et déconcerte encore plus en ce territoire où les sur- faces textiles sont réduites à leur minimum depuis près d’un siècle. Le moindre burkini (ils ne sont pas très nombreux) crée immédiatement une émotion. Le plus souvent retenue. Mais qui explose parfois à la surface.
«À partir de faits constatés» (c’est-à-dire la présence de burkinis sur la plage), le maire de Mande- lieu-la-Napoule publie un arrêté d’interdiction en juillet 2013. Le 11 août 2016, la mairie de Cannes interdit les vêtements représentant des signes religieux sur les plages de la ville. Il y a donc eu des prémices. Mais c’est Cisco qui va déclencher l’explosion majeure.

Le déclencheur

Et c’est étrange, puisqu’il n’y a pas vraiment de burkinis ce jour-là dans la crique : les femmes, dont une seule voilée, se sont baignées en robes traditionnelles. Ce qu’il y a, c’est quelque chose d’infiniment plus redoutable, qui menace notre société en voie de fragmentation accélérée : la montée en flèche d’une crispation identitaire générant la colère et la violence. La terrifiante mécanique identitaire, qui de plus en plus pousse à l’entre-soi contre les autres, nous entraîne vers des problèmes qui sont sans solution à long terme, explosifs à court terme. Or l’horizon du politique est justement le court terme, pour ne pas dire l’immédiat, voire l’urgence. Plutôt que sur les causes de fond (complexes, difficiles à définir et à traiter), il se concentre spontanément sur l’élément déclencheur des crises.

On me reprochera peut-être de mélanger des choses qui n’ont rien à voir entre elles, mais je ne peux m’empêcher de penser à l’enquête que j’ai menée sur les petits agacements dans le couple. Après quelques années de vie commune, les éclats se fixent sur un motif bien identifié, toujours le même (la façon de manipuler le tube de dentifrice ou de plonger sa cuillère dans le pot de confiture), jouant le rôle de déclencheur sans épuiser l’immense variété des ressentiments qui cherchent à faire surface à cette occasion, mais ne parviennent pas à s’exprimer plus ouvertement.

Le burkini va jouer ce même rôle durant l’été 2016. Dès le 14 août, une véritable épidémie idéologique se répand, particulièrement sur le littoral méditerranéen. Chacun se positionne avec vigueur sur cette question d’une simplicité désarmante: pour ou contre le burkini sur les plages ? Comme dans le cas des tensions conjugales, ce qui cherche à s’exprimer va bien au-delà du motif ayant déclenché la polémique. Le non-dit rempli d’émotion gonfle l’affaire, bientôt relayée par les médias. Bien que beaucoup le déplorent, le burkini s’installe comme la grande polémique de l’été.

Jean-Claude Kaufmann, Burkini, Autopsie d’un fait divers.
200 pages, 17€, parution le 17 mai.

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