Idées

Faire le choix du vivant, retrouver l’harmonie de nos sociétés

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Le choix du vivant ? C’est ce que fait la société Kagabas depuis des millénaires.

Comment lutter contre l’individualisme croissant ? Comment repenser le lien dans nos sociétés ? Ayant observé les Indiens Kogis durant six ans, Marie-Hélène Straus & Eric Julien nous présentent les neufs principes qui régissent leur organisation et forment une spirale dite évolutive :

 

Premier principe : L’altérité

Second principe : L’interdépendance

Troisième principe : Le sens

Quatrième principe : La communication

Cinquième principe : Les valeurs

Sixième principe : Le cadre

Septième principe : La créativité

Huitième principe : Le temps

Neuvième principe : La mémoire

EXTRAIT : Une « humanitude » à retrouver (pages 221-224)

Le vivant est nature: natura, littéralement, ce qui est en train de naître, de se métamorphoser, faisant émerger l’incroyable diversité de la vie. Alors la nature, cet «ingénieur génial» qui, pour s’adapter en permanence, est capable de générer une multitude de cycles de production sans consommer d’énergie fossile, produire de déchets, ni déposer aucun brevet, n’a-t-elle pas de quoi nous inspirer? Nous inspirer du vivant, retrouver le vivant en nous, c’est y puiser la poésie nécessaire à la naissance de cette « humanitude » décrite par Albert Jacquard. Un trésor de compréhension, d’émotions, d’idées et surtout d’exigences, qui n’a d’existence que grâce à nous et sera perdu si nous disparaissons.

Un des plus grands génies créatifs, précurseur de notre monde moderne, qui semble parfaitement avoir intégré le vivant dans sa pensée, est sans conteste Léonard de Vinci. Il représente une forme de complétude possible, lorsque les savoirs ne sont plus morcelés et que la conscience humaine est à même de rassembler son potentiel créatif.

Peintre, inventeur, ingénieur, scientifique, humaniste, philosophe, il est pour beaucoup un esprit universel qui fascine encore, cinq cents ans après sa mort. Il a donné naissance à une véritable méthode scientifique, allant de l’observation de la nature à l’hypothèse, pour aboutir à l’expérience. Notre monde doit à l’inspirateur de ce que nous appelons aujourd’hui le biomimétisme, entre autres inventions: le marteau mécanique, le scaphandre, le bateau à aubes, les barrières de protection mobiles, la pompe hydraulique, la machine à tailler les vis en bois, le canon à vapeur, le sous-marin, le char d’assaut, l’automobile, les skis flottants, la calculatrice, le roulement à billes, l’hélicoptère, le deltaplane, le métier à tisser mécanique, la machine à cadrer, la machine à polir les miroirs, le parachute, la bicyclette…

Les grandes découvertes résultent souvent de la sérendipité (qui désigne la capacité de faire des découvertes par hasard, de trouver quelque chose de façon inattendue), «hasard» créatif qui a donné le jour au four à micro-ondes, à la pénicilline, au post-it, à la bande Velcro, etc. Sans doute notre monde et ses managers, ses dirigeants, ne sont-ils plus capables de «sauts créatifs», d’ouverture adaptative, à une époque où les solutions d’hier deviennent les problèmes d’aujourd’hui. Un décalage dont la culture managériale est un parfait archétype, élaborée dans un autre environnement, une autre époque, un autre siècle !

La rupture est vitale. « Changer de regards, pour repenser les choses » est une nécessité que l’homme moderne a bien du mal à envisager, voir dont il dénie la nécessité. Peur de l’inconnu? Fatalisme? Arrogance? Ignorance? Le temps est compté. Et pourtant, nous continuons à faire vivre et promouvoir des systèmes désuets, des structures inadaptées qui exploitent des ressources que nous imaginons pouvoir « compenser » (compensation carbone). Comme si, coûte que coûte, nous persistions à croire que des aménagements matériels et super ciels pouvaient su re à préserver notre survie.

Jacques Monod, biologiste et biochimiste, prix Nobel de physiologie, conclut son œuvre de référence, Le Hasard et la Nécessité, par ces mots: «L’ancienne alliance est rompue; l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers d’où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n’est écrit nulle part. À lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres. ».

Alors, comment faire ce choix entre «royaume et ténèbres» lorsque les anciens repères nous révèlent leurs limites en nous menant dans une impasse et que les nouveaux n’ont toujours pas été inventés? Comment réapprendre l’émergence qui permet la mutation adaptative de l’ancien vers le nouveau ?

Chez les Kagabas, les shamans et parfois l’ensemble de la communauté peuvent rester de longues journées en médiation silencieuse, pour «penser les choses» et permettre l’émergence d’une pensée juste qui précède l’action. Pour un manager habitué à la vitesse, dont la réactivité est considérée comme un gage d’efficacité, prendre du temps avant d’agir peut sembler inutile et risquer de ralentir inutilement les projets. Chez les Kagabas, au contraire, on ne se précipite jamais pour décider, parler, ou agir. De longs moments sont nécessaires pour ajuster sa pensée, avant de prendre la parole. On n’interrompt pas son interlocuteur, a n de le laisser suivre le cours de ses idées. Comme si le temps «lent» était nécessaire pour déployer une juste et belle pensée. «Vous faites de très belles choses matérielles, mais on dirait que vous ne pensez plus le monde », disent-ils souvent.

Pour eux, la conscience de soi et de la vie est un principe organisateur dont les possibles sont liés à nos potentiels d’observation et à nos intentions. Conscience, observations et intentions conditionnent les manifestations auxquelles nous donnons forme, nous expliquent-ils. Et ils précisent que ce sont les astres et en particulier le Soleil et la Lune, leurs mouvements réguliers, largement invisibles, qui règlent toute vie sur Terre, la croissance des plantes, le déplacement des feuillages, le cycle des êtres vivants, leur reproduction, et bien sûr, les activités humaines. Pour les Kagabas, le soleil est identifié à la navette d’un immense métier à tisser, qui irait et viendrait entre les deux solstices. C’est dans le ciel, et le déplacement des étoiles, que se situe le «vrai» monde, dont les déplacements, et les évolutions de la vie sur Terre, ne seraient que le pâle re et. Leur connaissance des astres et des constellations est surprenante. Ils sont à même d’identifier certaines étoiles, invisibles à l’œil nu, comme en témoignent ces propos du professeur Richard Ellis Steele, astronome à Caltech (Pasadena), présent avec des représentants des Kagabas à l’Observatoire astronomique de Londres en juillet 2012: «Comment peuvent-ils connaître l’existence d’une étoile, particulièrement pâle, dont nous avons découvert l’existence grâce aux images profondes du télescope Hubble? Après plusieurs minutes de questionnement, nous apprenons que les Kagabas connaissent l’existence de nombreuses étoiles qui ne peuvent se voir à l’œil nu. Des étoiles qui seraient classifiées par catégories sur une échelle de 1 à 9. Ils étaient en train de nous parler d’une étoile dont ils connaissaient l’existence, sans jamais l’avoir vue… ».

Marie-Hélène Straus, Éric Julien, Le Choix du vivant, 9 principes pour manager et vivre en harmonie.
336 pages, 20,50€, en librairie.

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