Idées

Yanis Varoufakis vous dévoile les dessous de l’Europe

Yanis Varoufakis est le premier ancien ministre dévoile les coulisses secrètes de l’Europe dans Conversations entre adultes, son livre événement. Découvrez la préface :

Mon dernier livre, Et les faibles subissent ce qu’ils doivent? Comment l’Europe de l’austérité menace la stabilité du monde, était une approche historique dont le but était d’expliquer pourquoi l’Europe, depuis plusieurs décennies, est en train de perdre son intégrité et de vendre son âme. En janvier 2015, alors que j’y mettais la dernière main, j’ai été nommé ministre des Finances de la Grèce, et ainsi soudain projeté dans l’œil du cyclone sur lequel j’écrivais. En acceptant ce poste dans un pays européen chroniquement endetté et bataillant violemment contre ses créanciers – les gouvernements et les institutions les plus puissants d’Europe –, j’ai été directement témoin des circonstances particulières et des causes immédiates de la chute de notre continent dans un bourbier dont il risque de ne pas sortir avant très, très longtemps.

Voilà ce que raconte cet ouvrage. Je pourrais dire que c’est l’histoire d’un universitaire qui est devenu ministre de gouvernement, puis lanceur d’alerte. Que ce sont des secrets d’alcôve qui mettent en scène les grands de ce monde : Angela Merkel, Mario Draghi, Wolfgang Schäuble, Christine Lagarde, Emmanuel Macron, George Osborne et Barack Obama. Ou encore une fable qui raconterait l’histoire d’un petit pays en pleine faillite s’attaquant aux Goliath de l’Europe pour échapper à la prison pour dettes, avant de subir une défaite écrasante, mais honorable. Pourtant, aucune de ces définitions ne correspond à ce qui m’a réellement incité à écrire ce livre.

Peu après la répression sans pitié de la rébellion de 2015 en Grèce, connue sous le nom de Printemps d’Athènes ou de Printemps grec, le parti de gauche espagnol Podemos a perdu de son élan : ses électeurs potentiels ont sans doute eu peur de subir un sort comparable au nôtre et de se retrouver entre les mains d’une Union européenne féroce. Après avoir constaté le mépris et l’intransigeance de l’UE vis-à-vis de la démocratie grecque, de nombreux partisans du Parti travailliste de Grande-Bretagne ont voté pour le Brexit. Celui-ci a donné des ailes à Donald Trump, dont le triomphe a mis du vent dans les voiles des nationalistes xénophobes de toute l’Europe et du monde. Vladimir Poutine doit tomber des nues en voyant la détermi- nation avec laquelle l’Occident sape allégrement ses fondations.

L’histoire que vous allez lire n’est pas seulement le symbole de ce que l’Europe, la Grande-Bretagne et les États-Unis sont en train de devenir. Elle propose des aperçus saisissants sur la fracturation de nos systèmes poli- tiques et de nos économies sociales. À l’heure où l’establishment dit libéral se récrie face aux fake news de l’alt-right en pleine insurrection, il est utile de se rappeler que, en 2015, ce même establishment a lancé une campagne de retournement de la vérité et de diffamation terriblement e cace contre le gouvernement pro-européen et démocratiquement élu d’un petit pays européen.

J’espère que ces aperçus seront utiles, évidemment, mais les raisons qui m’ont poussé à écrire sont plus profondes. Au-delà des événements que j’ai vécus, j’y vois une histoire plus universelle – l’histoire de ce qui arrive quand des êtres humains sont à la merci de circonstances cruelles, produites par un réseau de relations de pouvoir inhumain et largement invisible. Vous ne trouverez pas dans ce livre des « bons » et des « méchants ». Vous y trouverez plutôt des gens qui tâchent de faire de leur mieux – peu importe ce qu’ils appellent « mieux » –, dans des conditions qu’eux-mêmes n’ont pas choisies. Chaque personnalité mise en scène dans ces pages pensait agir comme il le fallait; pourtant, envisagées collectivement, les actions de toutes ces personnes ont produit un malheur à échelle continentale. N’est-ce pas là l’éto e des vraies tragédies? N’est-ce pas ce qui fait résonner à nos oreilles les chefs-d’œuvre de Sophocle et de Shakespeare, des centaines d’années plus tard, alors que les événements qu’ils ont immortalisés sont passés depuis bien longtemps ?

Un jour, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, a déclaré, un peu exaspérée, que si nous voulions surmonter ce drame il fallait qu’il y ait «des adultes dans la salle». Elle avait raison. Dans bien des salles où s’est déroulée cette tragédie, nous manquions cruellement d’adultes. Cela dit, si l’on tient compte de leur tempérament, deux catégories de personnalités se distinguaient: les banales et les fascinantes. Les premières cochaient des cases sur des feuilles d’instructions remises par leurs maîtres. Mais, très souvent, ces maîtres – des hommes politiques tels que Wolfgang Schäuble et des hauts fonctionnaires tels que Christine Lagarde et Mario Draghi – étaient différents. Ils étaient capables de réfléchir au rôle qu’eux-mêmes jouaient dans ce drame, et ce dédoublement en faisait justement des êtres susceptibles de tomber dans le piège de la prophétie autoréalisatrice.

Voir les créanciers de la Grèce à l’œuvre, c’était voir Macbeth au pays d’Œdipe. De même que le père d’Œdipe, Laïus, roi de Thèbes, a provoqué son propre meurtre parce qu’il a cru à la prophétie annonçant qu’il serait tué par son ls, de même les joueurs les plus intelligents et les plus puissants de notre drame ont provoqué leur perte parce qu’ils craignaient la prophétie qui l’annonçait. Conscients de la vitesse à laquelle le pouvoir pouvait filer entre leurs doigts, les créanciers de la Grèce avaient un sentiment d’insécurité. Comme ils avaient peur que la faillite non déclarée de la Grèce les prive du contrôle politique de l’Europe, ils ont imposé à ce pays des mesures qui ont finalement miné leur contrôle politique non seulement de la Grèce, mais de l’Europe.

À un moment, comme Macbeth, ils ont senti que leur pouvoir se muait en une impuissance intolérable et se sont crus obligés de faire ce qu’il y avait de pire. J’ai vécu des instants où j’avais l’impression de les entendre déclarer :

Je baigne à tel point dans le sang que si je n’y pataugeais pas plus avant, le retour en arrière serait aussi périlleux que la traversée. J’ai dans la tête d’étranges choses qui aboutiront à ma main, et qu’il faut accomplir avant qu’on les médite.

Quiconque a fait partie des personnages d’un drame aussi impitoyable ne peut s’empêcher d’être partisan ni de vouloir se justifier. C’est pourquoi, afin d’être aussi juste et aussi impartial que possible, j’ai tâché d’envisager le rôle des autres et le mien à travers le prisme d’une vraie tragédie grecque, ou shakespearienne, dont les personnages, ni bons ni méchants, sont dépassés par les conséquences involontaires de leurs actes. Je me suis davantage rapproché de mon but en ce qui concerne les personnalités qui me fascinaient que celles dont la fadeur me tétanisait. Vis-à-vis de celles-ci, j’avoue avoir du mal à demander des excuses, d’autant que les présenter autrement serait attenter à l’exactitude historique de ce récit.

Yanis Varoufakis, Conversations entre adultes, Dans les coulisses secrètes de l’Europe.
En librairie.

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