Idées

Les économistes Joseph E. Stiglitz & Bruce Greenwald | Préface

Stiglitz-greenwald-nouvelle-societe-economie-preface-liens-liberent

Construire une économie et une société capables d’apprendre, une « nouvelle société de la connaissance », indispensable à l’élévation de la prospérité de nos pays : tel est le défi relevé par Joseph Stiglitz et Bruce Greenwald. Découvrez la préface du prix Nobel d’économie de l’édition originale du livre :

Joseph E. Stiglitz, New York, 2014.

Ce livre est issu de la première d’une série de conférences données en l’honneur d’un des diplômés les plus éminents de Columbia, Kenneth J. Arrow. Il a obtenu son doctorat dans notre université en 1951. Sa thèse, publiée plus tard sous le titre Choix collectif et préférences individuelles, a fait date en économie, en philosophie et en science politique. Dans les soixante années qui ont suivi, Ken est devenu un géant des sciences économiques et poli- tiques, de la théorie des organisations et de la recherche opérationnelle.

L’université Columbia a eu de nombreux étudiants et enseignants distingués – parmi lesquels six lauréats du prix Nobel dans les treize dernières années. En économie, la liste des professeurs comprend Milton Friedman, qui a enseigné dix ans à Columbia; Arthur Burns, qui a servi au Comité des conseillers économiques du président Eisenhower de 1953 à 1956 et présidé le conseil des gouverneurs de la Federal Reserve de 1970 à 1978; et Wesley Mitchell, qui a joué, avec Burns, un rôle prépondérant dans la fondation d’un des instituts de réflexion les plus importants du pays, le National Bureau of Economic research, dont la principale préoccupation dans ses premières années était d’améliorer notre compréhension des fluctuations économiques. Cette liste comprend aussi un très grand nombre d’autres sommités plus connues des professionnels de l’économie que du grand public, comme Harold Hotelling, Albert Hart ou John Bates Clark (qui a donné son nom à la médaille qu’on décerne chaque année à l’économiste de moins de quarante ans dont la contribution à la science économique a été la plus significative; Arrow a été le cinquième à recevoir cette distinction).

Malgré la présence de toutes ces lumières potentielles, notre décision de rendre hommage à Kenneth Arrow a été facile à prendre: nul n’a fait plus que lui, dans les soixante dernières années, pour changer notre façon de concevoir l’économie – et, au-delà, la société. En un sens, dans notre génération, pratiquement tous les théoriciens et la plupart des décideurs en politique économique sont ses élèves. Nous sommes tous les enfants d’Arrow (et j’ajouterais que nos propres élèves sont ses petits-enfants). Les idées qu’il a été le premier à avancer il y a un demi-siècle ont imprégné notre pensée.

Une série de conférences comme celle-ci permet d’aborder les questions un peu plus longuement qu’on ne peut le faire dans des articles de revue. En prenant cette initiative, nous espérions ouvrir un débat animé dans un ensemble diversité de champs d’étude relevant de l’économie, des sciences politiques ou de la philosophie. Le Comité sur la pensée globale couvre de multiples disciplines, et Arrow est un des rares chercheurs de ces dernières décennies dont l’œuvre, transdisciplinaire, les a toutes profondément marquées. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons été particulièrement heureux que la personnalité honorée par cette série de conférences soit Ken Arrow: nous avons pu nous concentrer chaque année sur un aspect différent de son travail. Puisqu’il a écrit dans tant de domaines distincts, nos conférences ont abordé un vaste ensemble de problèmes et des chercheurs issus de toute la communauté universitaire ont pu y participer.

La série de conférences a été à la hauteur de nos espoirs. Dans la première, n 2008, Bruce Greenwald et moi nous sommes concentrés sur un aspect de la contribution d’Arrow à notre compréhension de la croissance : comment le progrès technique est lié à la pratique, à ce qu’on fait. En un sens, son article sur ce thème a donné le coup d’envoi de recherches qui allaient conduire à l’épanouissement de l’immense littérature scientifique sur la croissance endogène, dont l’objet d’étude central est le rythme de l’innovation.

La deuxième conférence a examiné une thèse fondatrice d’Arrow: il a posé une question plus générale que toutes celles qui avaient jamais été posées et y a donné une réponse perturbante, que le monde universitaire a eu bien du mal à admettre. Près de deux cents ans plus tôt, le grand mathématicien français Condorcet avait démontré que, lorsqu’une démocratie choisit entre trois options par un vote à la majorité, il est possible qu’elle ne parvienne pas à donner une réponse déterminée. L’option A peut-être majoritairement préférée à l’option B, l’option B à l’option C et l’option C à l’option A. Avec un ensemble d’hypothèses plausibles, Arrow a montré que ce problème pouvait se poser dans toutes les procédures de vote (à l’exception évidente de celle où l’on remet l’intégralité du pouvoir de décision à un seul individu).

Les conséquences de cette situation – et les conditions auxquelles cet apparent paradoxe peut ne pas se vérifier – ont été débattues dans la seconde conférence annuelle Arrow, donnée à l’université Columbia le 11 décembre 2009 par deux éminents prix Nobel qui ont consacré une énergie intellectuelle considérable à l’interprétation du théorème d’impossibilité d’Arrow : Eric Maskin et Amartya Sen.

En 2010, nous sommes passés à ses contributions à l’étude des marchés nanciers, avec une conférence de José Scheinkman, alors en poste à l’uni- versité de Princeton et aujourd’hui à Columbia (commentée par Patrick Bolton, de l’université Columbia, et par Sanford Grossman).

La conférence de 2011 a étudié les contributions d’Arrow à la réflexion sur l’environnement, en particulier sur le changement climatique. Elle a été prononcée par Sir Partha Dasgupta et commentée par Geoffrey Heal et Scott Barrett, tous deux de l’université Columbia. En 2012, Amy Finkelstein, du MIT, et son collègue Jonathan Gruber, qui a commenté sa conférence, ont poursuivi le travail précurseur de Ken Arrow en économie de la santé: rédigé il y a quarante-sept ans, son article sur la question est toujours influent aujourd’hui, et il a aussi été un texte fondateur d’un champ plus général, la théorie de l’aléa moral.

En 2013, nous sommes revenus au changement climatique avec une conférence de Christian Gollier, de la Toulouse School of Economics, intitulée «Pricing the Planet’s Future: The Economics of Discounting in an Uncertain World» [«Donner un prix à l’avenir de la planète: l’économie de l’actualisation dans un monde incertain»], suivie des commentaires de Bernard Salanié (de Columbia), de Stiglitz et d’Arrow.

Ce qui a rendu ces événements si passionnants, et si émouvants, c’est la participation d’Arrow et ses réactions à ces conférences inspirées par son propre travail.

Ils ont été d’autant plus émouvants que les orateurs, anciens élèves ou collègues d’Arrow, entretenaient avec lui non seulement un lien intellectuel fort mais aussi des rapports personnels étroits. Aucun de ceux à qui nous avons proposé de faire une conférence Arrow n’a refusé. Quelle qu’ait été leur charge de travail, tous ont fait de gros efforts pour modifier leur emploi du temps a n de pouvoir saisir cette occasion de manifester leur respect et de rendre hommage à l’un des grands économistes du siècle. Tous ont donné une conférence digne de la personne qu’ils honoraient.

La conférence inaugurale de la série, donnée le 12 novembre 2008, a été particulièrement importante, parce qu’elle a réuni Ken Arrow et Robert Solow, deux des économistes auxquels on doit la création d’un nouveau champ de la science économique, le plus important peut-être dans les décennies de l’immédiat après-guerre : la théorie de la croissance. Cela leur a donné l’occasion de réfléchir à ce qui est arrivé au sujet dans le demi- siècle qui a suivi leurs contributions pionnières. En complément de ses commentaires sur nos propos, Philippe Aghion, de Harvard, a fait part de ses observations sur la politique industrielle (un des thèmes principaux de la conférence) dans l’article publié ici, «Les arguments en faveur de la politique industrielle ».

Nous avons développé la conférence initiale (en partie à la suggestion de Solow et d’Arrow) pour compléter notre traitement du sujet. À l’origine, nous avions surtout voulu montrer, Bruce Greenwald et moi, que les idées pénétrantes d’Arrow sur l’apprentissage obligeaient à reconsidérer l’un des principes les plus fondamentaux de la science économique moderne: les vertus du libre-échange. Nous avions prouvé qu’il existait un «argument de l’économie naissante» en faveur du protectionnisme. Solow et Arrow ont fait remarquer que notre analyse, qui démontrait que l’intervention de l’État sur le marché était souhaitable, s’appliquait avec autant de force à une économie fermée, sans échanges extérieurs. Nous publions ici leurs commentaires sur notre conférence initiale. Les recherches que nous avons menées ensuite, et que nous intégrons à cet ouvrage, montrent combien ils avaient raison.

Ce livre commence par une introduction que j’ai signée avec Bruce Greenwald: c’est notre hommage personnel à Ken, où nous lui témoignons notre affection et notre respect.

Joseph E. Stiglitz, Bruce C. Greenwald, La nouvelle société de la connaissance, Une vision nouvelle de la croissance du développement et du progrès social.
416 pages, 27€, en librairie.

Vous pourriez aussi aimer

Pas de commentaires

Laisser un commentaire