Idées

« Pour une économie critique » prologue de l’essai d’Éloi Laurent

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Éloi Laurent, Nouvelles mythologies économiques

Découvrez le prologue :

À mesure que grandit l’emprise des écono­mistes sur le débat public, le dialogue entre eux s’amenuise et s’appauvrit. On ne le sait pas assez: les résultats des études économiques sont de moins en moins discutés dans les revues spécialisées, et donc de moins en moins remis en question. Il n’en a pas toujours été ainsi. La part des travaux économiques publiés en réponse à d’autres pour les contester ou les nuancer a graduellement augmenté dans la première moitié du XXe siècle jusqu’à représen­ter un quart des publications académiques en 1970. Les économistes d’alors se connaissaient, se parlaient, se réfutaient les uns les autres. Les controverses abondaient. Aujourd’hui, la conservation a remplacé la conversation : 1 % seulement des articles publiés dans les cinq revues économiques les plus consultées (toutes de langue et de culture anglo­saxonnes) sont consacrés à la critique de résultats admis. Il n’y a donc plus de débat académique digne de ce nom entre économistes.

Dans le même temps, et c’est une évolu­tion tout à fait cohérente avec celle qui vient d’être décrite, les travaux économiques sont désormais, dans leur grande majorité, empi­riques plutôt que théoriques (les trois quarts des articles publiés actuellement visent à vali­der ou invalider par des données les modèles économiques existants, sans interroger leurs fondements). Autrement dit, abritées derrière le déluge continu des nombres, les analyses économiques les plus influentes ne se renou­vellent presque plus.

De deux choses l’une : soit l’économie n’a plus besoin d’être mise en débat parce qu’elle a atteint le stade suprême de vérité révélée, soit le système officiel de production et de diffusion des connaissances économiques, gravement défaillant, tourne à vide. Optons humblement pour la seconde hypothèse et convenons en préambule de cet ouvrage qu’il est, dans ces circonstances, tout simplement déraisonnable de nous laisser guider dans nos choix collectifs par une pensée économique dominante enfer­mée dans des certitudes certes chiffrées, mais datées. L’économie est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux économistes.

Un épisode récent, impliquant un chercheur français de renom sur le sujet capital de l’em­ploi, illustre bien la pertinence de cette maxime. Le chômage de masse est, singulièrement en France, une douloureuse injustice qui brise les existences et condamne une partie croissante de la population à la précarité perpétuelle. Contrairement à une idée reçue, celui-­ci n’a pas inexorablement augmenté de toute éternité en notre pays; il a pu, il n’y a pas si longtemps, reculer, parfois très significativement et vite. Le gouvernement actuel a décidé que le remède adapté à ce fléau social devait être la « flexibi­lité du marché du travail », c’est­-à-­dire le recul forcé des protections sociales, qui, dans l’esprit des promoteurs de cette doctrine, constituent des contraintes insurmontables à l’embauche. Pour qu’un débat public informé puisse s’en­ gager sur l’opportunité de cette politique éco­nomique, il importe au préalable de connaître et reconnaître trois faits.

D’abord, il s’agit là d’une idée qui n’a rien de neuf : elle remonte au moins à 1931, quand l’économiste français Jacques Rueff crut pou­ voir attribuer le sous ­emploi britannique consécutif à la crise de 1929 au régime d’as­surance­ chômage embryonnaire d’alors (Il fut démenti quelques années plus tard par Keynes et son analyse macroéconomique de la crise des années 1930). Ensuite, le chômage en France n’a jamais, au cours des quatre dernières décennies, baissé de manière significative du fait d’une « flexi­bilisation» du marché du travail. À la fin des années 1980, plus encore à la fin des années 1990 et au milieu des années 2000, le chômage a bel et bien reflué, sous l’effet combiné de différents facteurs. Mais à aucun moment ce recul n’a résulté de l’abaissement des protections des salariés. Ce qui ne veut pas dire que le droit du travail n’a pas été affaibli en France ces dernières décennies : il l’a été, hélas, mais sans effet tangible sur le chômage. Enfin, et c’est un point essentiel, la plus forte baisse du chômage français depuis quarante ans, celle de la fin des années 1990, est concomitante de la mise en œuvre de la réduction du temps de travail, et cette coïncidence ne doit rien au hasard: plusieurs études robustes chiffrent aux alentours de 350 000 le nombre d’emplois créés par cette seule mesure (Il s’agit d’un minimum, d’autres études portant le nombre d’emplois créés à 500 000).
Et pourtant, Jean Tirole, distingué en 2014 par l’équivalent du prix Nobel, a écrit dans un ouvrage récent largement médiatisé que la création d’emplois par la réduction du temps de travail n’avait «aucun fondement, ni théo­rique, ni empirique», pour ajouter lors d’une interview radio : « C’est une ineptie, tous les économistes sont d’accord là-­dessus. » Transposée sans prudence dans le débat public en pleine crise sociale, son erreur manifeste de jugement devient une faute déontologique. Les fondements théoriques et empiriques de la réduction du temps de travail comme poli­ tique d’emploi sont solidement établis et bien connus, et ils sont, comme devraient l’être toutes les idées économiques, âprement dis­cutés, de sorte que les avis des économistes divergent à leur endroit.
Ainsi donc, lorsque la plus haute éminence économique française se prononce sur le plus grave problème économique du pays, c’est pour énoncer sur le ton de l’évidence deux contre­vérités flagrantes. Ainsi donc, au nom de la « neutralité » de la « science économique », la réalité s’efface devant les préjugés et la mytho­logie économique tient lieu de raisonnement.
On le comprend bien : il ne s’agit pas d’un pro­blème de personne, mais d’un problème de posture, celle qui entend censurer le débat du haut d’une pseudo­scientificité qui ne respecte pas les exigences élémentaires de rigueur intel­lectuelle sur lesquelles est censée reposer son autorité.
Cette dérive scientiste de l’économie est récente et il n’est pas trop tard pour y remé­dier. L’économie des temps modernes s’appelait « économie politique », pas « science économique», ce qu’elle a cru pouvoir deve­nir au début du xxe siècle en divorçant d’avec la philosophie, dont elle était pourtant issue. Depuis, à mesure que la discipline économique a gagné en assurance sur la forme, adoptant la mathématique comme langage et la statistique comme élément de preuve, elle a perdu en substance, négligeant les enjeux de justice et de long terme au profit d’une recherche mono­maniaque de l’efficacité ici et maintenant. D’où sa perplexité devant le chaos financier, la crise des inégalités et les défis écologiques qui marquent notre début de xxie siècle. Mais qui croire si l’on ne peut même pas se fier aux économistes consacrés par leurs pairs? Et que croire si l’économie est à ce point aveugle à sa suffisante insuffisance ?
Qui croire ? Surtout pas ceux qui demandent à être crus sur parole sans prouver ni convaincre. Les économistes qui entendent fermer le débat par des arguments d’autorité ont toujours une mauvaise raison de vouloir le faire. Ceux qui – économistes, prétendus économistes, préten­dants économistes (ils sont légion sur les ondes et les écrans) – commencent leur péroraison par «tous les économistes disent que», «tous les économistes savent que…», «la science économique nous apprend que…», sont des charlatans qui ne cherchent dans l’économie que la confirmation de leurs préjugés (À leur grand soulagement, ils la trouvent).
Que croire? Surtout, ne pas croire: dou­ter, questionner et accepter de devoir choi­sir. Préférer toujours un scepticisme curieux à une paranoïa butée en plaçant l’économie en concurrence avec les autres savoirs, parfois moins techniques, mais souvent plus profonds. En un mot, mettre l’économie au défi du débat.
C’est ce que propose ce bref ouvrage, dans la foulée et sur la trame de Nos mythologies économiques, afin de poursuivre avec les lecteurs le travail de désintoxication économique du débat public dans une période décisive pour le pays. Non, le problème existentiel de la France n’est pas que l’économie y est mal comprise et la politique mal expliquée. C’est plutôt que la politique s’abîme dans des choix néfastes gui­dés par l’économie mythologique et que les citoyens réprouvent.
À la lecture de ces pages assurément enga­gées, on se récriera peut-­être qu’il existe bien d’autres idées reçues en économie, tout aussi fausses, mais que ce livre laisse de côté par biais idéologique. C’est vrai. Mais les mytholo­gies économiques qui sont dénoncées ici ont ceci de singulièrement dangereux qu’elles sont au pouvoir, ou sur le point de l’être.

Table des matières

PROLOGUE. Pour une économie critique 11

1. les mythologies néolibérales 21

Nous vivons une révolution technologique
sans précédent à laquelle il faut sans tarder
adapter notre modèle social 23

On ne peut pas changer les règles européennes,
il faut leur obéir 33

La France est irréformable 41

Les dépenses publiques et sociales sont trop

élevées, il faut les réduire d’urgence et fortement 46

L’assistanat mine notre système social, il faut

l’endiguer comme on le ferait d’un cancer 50

2. les mythologies social­xénophobes 53

L’Occident s’abîme dans un déclin inéluctable 55

L’identité nationale est menacée de disparition dans la mondialisation 59

On préfère les « migrants » aux pauvres 63

L’immigration nourrit l’insécurité 66

On déverse des sommes folles sur les quartiers sensibles, sans résultat 71

3. les mythologies écolo­sceptiques 75

Les pays en développement ne veulent pas de la transition écologique, ce qui rend nos efforts inutiles 78

Les gens prétendent vouloir changer leurs comportements, mais en réalité ils n’y sont pas prêts 83

L’écologie est punitive 88

La transition énergétique est ruineuse 91

Parce qu’elles ne fonctionnent vraiment qu’à petite échelle, les pratiques écologiques resteront marginales 97

ÉPILOGUE. La France au­-delà des mythologies économiques 101

Télécharger le prologue et le sommaire.

Éloi Laurent, Nouvelles mythologies économiques.
112 pages, 12 €, en librairie.

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