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Jean-François Mattei : Peut-on évaluer la vie de l’être humain ?

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Dans son nouvel essai, le pédiatre et généticien, Jean-François Mattei se penche sur le fait que les avancées de la science, de la médecine et des technologies sont telles qu’elles posent désormais la question de l’avenir de notre commune humanité.

Peut-on évaluer la vie de l’être humain ?

Et autres questions sur l’égale dignité des personnes, le droit de ne pas naître, connaître ou ne pas connaître l’avenir, le secret et la transmission,
l’équité thérapeutique et le tri des patients...

Si la valeur d’une personne ne dépend ni des facultés de son corps ni de la qualité de ses gènes, et si l’on admet que l’homme n’est pas réductible à son ADN, la question de l’évaluation de la vie humaine ne devrait pas se poser. Ce n’est pourtant pas le cas car la tentation est grande d’évaluer les hommes en faisant du principe même de leur humanité.

La vie de l’homme devrait échapper à toute évaluation

Pour Protagoras, «l’homme est la mesure de toutes choses». Autrement dit, c’est lui qui donne un prix à une chose mais lui-même n’a pas de prix, ou alors il n’est qu’un esclave qu’on peut acheter au marché. On trouve dans cette affirmation le fondement de la philosophie «humaniste», selon laquelle «tous les hommes se valent» puisqu’ils appartiennent tous à la cité des hommes, cité où chacun doit être à sa place et où il doit y avoir une place pour chacun. Du point de vue de l’humanisme, l’homme est ainsi investi d’une valeur inconditionnelle qu’on appelle la dignité, différente du prix, qui représente une valeur relative. Tandis que le prix baisse avec l’altération et l’usage de l’objet, la dignité humaine est une valeur qui n’est pas biodégradable, argument trop souvent oublié dans les discussions sur la fin de la vie. Autrement dit s’impose l’idée selon laquelle la vie de l’homme ne peut être évaluée et que l’homme est le principe d’évaluation.

Pour familière qu’elle nous paraisse aujourd’hui, l’idée d’une valeur inconditionnelle de la personne, c’est-à-dire d’une dignité enracinée au plus profond de chaque être humain, est le fruit d’une longue histoire qui n’allait pas de soi. Pour qu’elle émerge et s’intègre à notre culture éthique et juridique, il a fallu l’imprégnation successive des mœurs par la culture judéo-chrétienne et par la philosophie des Lumières, puis la prise de conscience internationale consécutive à la tragédie de la deuxième guerre mondiale.

La doctrine chrétienne proclame qu’il n’y a pour le chrétien ni citoyens ni barbares, ni maîtres ni esclaves, ni juifs ni gentils, ni Blancs ni Noirs ni Jaunes, mais des hommes, tous créés à l’image de Dieu et tous appelés au salut par le Christ.

Lorsque Emmanuel Kant rappelle qu’il convient de traiter l’humanité dans la personne de chacun comme dans la personne de toute autre, il fait un pas supplémentaire dans l’attribution d’une valeur absolue à tous les hommes. Sa philosophie trouvera sa consécration institutionnelle en 1789 dans la Déclaration des droits de l’homme. Désormais, la dignité est reconnue comme la valeur invariable attribuée à un sujet.

En 1948, après la seconde guerre mondiale, la Déclaration universelle des droits de l’homme évoque, dès la première ligne de son préambule, une «dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine», faisant de la dignité un principe de droit international. Le Code de Nuremberg pose les bases de l’éthique biomédicale en interdisant que l’homme soit traité comme un objet d’expérimentation. L’homme est une n en soi, c’est-à-dire qu’il ne peut jamais servir de moyen pour une n qui lui serait supérieure, comme le bonheur collectif, le progrès de la science ou l’intérêt général.

Ainsi, la valeur inconditionnelle de la vie humaine apparaît comme le fruit d’une décision collective et d’une construction culturelle. D’ailleurs, si l’on s’en tenait à la seule réalité physique des personnes, il faudrait accepter l’évidence que l’égalité n’existe pas, puisque les uns bénéficient du plein usage de leurs facultés alors que d’autres naissent fragilisés par un handicap. C’est en raison de la culture religieuse, philosophique et juridique qui a façonné nos esprits et notre civilisation que nous n’en continuons pas moins à affirmer que tous les hommes sont égaux et doivent être traités avec la même considération, comme si les différences et les inégalités que la nature impose à nos vies ne comptaient pas. Nous gardons l’intime conviction que, quels que soient son état de santé, son âge, sa couleur de peau, son sexe, son appartenance culturelle, l’autre a la même dignité que nous et nous lui devons un respect inconditionnel. C’est une manière d’admettre que, par-delà nos obédiences religieuses ou nos options philosophiques, nous reconnaissons que l’homme ne se réduit pas à son être physique et qu’il est porteur d’une réalité métaphysique. Peu importe le nom qu’on voudra lui donner: âme, esprit, conscience… La vie humaine ne peut donc être l’objet d’une évaluation. Pourtant, ce qui peut avoir l’air évident n’est pas toujours aussi simple dans la réalité: du fait de la science et de la médecine, mais aussi du droit, la tentation est forte d’évaluer la vie humaine.

Confrontée à la réalité sociologique contemporaine, l’idée que la vie de l’homme ne peut pas être évaluée ne paraît plus aller de soi. En effet, la valeur inconditionnelle de la vie humaine est au centre de plus en plus de tension, ce qui est dû pour partie à la valeur accordée à la liberté individuelle et pour partie à la valeur prégnante de l’argent.

Depuis plusieurs décennies, notre société est ébranlée par la montée en puissance de la valeur de la liberté individuelle au point d’en faire une valeur première qui rivalise avec la valeur de dignité. Ce conflit de valeurs se retrouve dans la volonté des personnes de disposer librement de leur corps. Elles considèrent que la propriété de leur corps représente un droit absolu. Elles veulent pouvoir en disposer à leur gré. Elles ne comprennent pas pourquoi elles ne pourraient pas en proposer l’usage contre de l’argent. La prostitution a toujours conduit certaines femmes à considérer leur corps comme un objet de plaisir négociable. Désormais la gestation pour autrui pose la question d’une transaction financière prévue dans un contrat dont l’objet est la vie d’un enfant, ce qui revient à lui donner un prix. Si la France interdit cette pratique, bien d’autres pays l’autorisent ou la tolèrent et l’accès à des mères porteuses potentielles moyennant finance est même facilité par toutes sortes de réseaux spécialisés.

Bien d’autres exemples soulignent encore la possibilité de s’affranchir de la non-patrimonialité du corps, à commencer par le choix de vendre des produits ou des parties de son corps. La France, à la fois pionnière et exemplaire en ce domaine, a fixé pour règle le don, non la vente, du sang et de ses dérivés, ainsi que des gamètes, spermatozoïdes et ovules, et le don, non la vente, d’organes. Mais de nombreux États ont une législation différente. Le mot «vente» est pudiquement évité et l’on parle d’indemnisation ou de dédommagement. De fait, ces pratiques ont imposé l’expression «don gratuit», qui est un pur pléonasme. Mais il est vrai que pour différentes raisons – dont les incitations fiscales –, le don s’écarte de plus en plus souvent de la gratuité originelle, ouvrant une brèche dans laquelle s’engagent de nombreux réseaux clandestins. Dès lors, il est facile d’imaginer que le corps pourrait représenter une source de revenus et constituer un étrange fonds de commerce. Par exemple, avec la vente d’un rein, puis celle d’un lobe hépatique, puis de deux lobes pulmonaires, suivi d’un prélèvement de moelle osseuse et, naturellement, de sang à intervalles réguliers, on peut parler de véritable rente corporelle. Le principe de la non-évaluation de la personne devient difficile à tenir quand la valeur de la personne peut être égale à la somme des valeurs marchandes des parties de son corps. Il devient tout aussi difficile de parler de dignité inconditionnelle quand elle se heurte à la volonté de l’homme de disposer librement de son corps jusqu’à le monnayer. Le législateur français tient bon sur le principe de l’égale dignité de tous, mais il reste que, dans les mœurs, la tendance actuelle est de déprécier la dignité pour mieux consacrer la liberté, marqueur de l’individualisme contemporain.

Avec la liberté revendiquée de s’assurer de la qualité de l’enfant à naître apparaît le danger d’un nouvel eugénisme d’inspiration médicale et compassionnelle lié au développement des méthodes de diagnostic prénatal. C’est la première étape d’une possible évaluation de la vie à venir dès les premiers stades de l’embryon. Elle révèle que nos sociétés humaines, quels que soient le poids de l’histoire, la force des lois et les valeurs affichées, demeurent animées par la tentation de l’eugénisme, au point que la question se pose de savoir si toutes les vies valent d’être vécues.

Jean-François Mattei, Questions de conscience, De la génétique au posthumanisme.
285 pages, 20€, en librairie.

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