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Steve Keen : Pouvons-nous éviter une autre crise financière ?

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Une crise analogue à celle qui, en 2007-2009, a provoqué le plus grand effondrement boursier de l’histoire, peut-elle se reproduire prochainement ? L’ouvrage de Steve Keen explique pourquoi il faut malheureusement répondre par l’affirmative. Il s’agit d’un appel urgent à réduire le poids de la dette privée avant qu’il ne soit trop tard !

Découvrez un extrait du premier chapitre de l’essai de Steve Keen : L’économie, du triomphe à la crise

Il fut un temps où la question que pose le titre de ce livre aurait fait s’esclaffer les représentants de la pensée économique dominante – et ce temps n’est pas si lointain. En décembre 2003, le prix Nobel Robert Lucas a ouvert son discours présidentiel devant l’American Economic Association par une déclaration triomphale : il était désormais impossible de voir se produire des crises semblables à la Grande Dépression.

La macroéconomie s’est constituée en discipline autonome dans les années 1940, fruit de l’effort de recherche accompli en réponse à la Grande Dépression. Le terme désignait alors un corpus de connaissances et de compétences grâce auquel, espérait-on, on pourrait empêcher la répétition d’un tel désastre économique. La thèse que je veux développer aujourd’hui, c’est que, dans cette acception initiale, la macroéconomie a réussi son pari : son problème central, la prévention des dépressions, a pour ainsi dire été résolu, et il l’a même été pour plusieurs dizaines d’années (Lucas, 2003).

Quatre ans plus tard, les États-Unis d’abord, puis l’économie mondiale, entraient dans la plus profonde et la plus longue crise depuis les années 1930, faisant voler cette affirmation en éclats. Aujourd’hui, à près d’une décennie de distance, alors que la reprise reste pour le moins fragile, la question de savoir si une nouvelle crise financière est possible ne peut plus être balayée d’un revers de main.

Cette question a été soulevée pour la première fois il y a plusieurs dizaines d’années par Hyman Minsky, un économiste américain marginal, alors inconnu, mais devenu célèbre. Vingt ans avant le discours de Lucas, Minsky écrivait: «L’événement économique le plus important de l’après-Seconde Guerre mondiale est un non-événement : le monde n’a connu aucune dépression profonde et durable. » (Minsky, 1982, p. IX. Cet ouvrage, un recueil d’articles relativement courts, est de loin la meilleure introduction à l’œuvre de Minsky). À l’inverse, avant 1945, «les récessions graves étaient régulières. […] Plus de trente-cinq ans sans une seule dépression sévère et prolongée, c’est un succès frappant ». Pour Minsky, cela disait bien quelles étaient les questions les plus importantes à se poser en économie : « Est-ce que “Cela” – une Grande Dépression – peut se reproduire ? Et, si “Cela” peut se reproduire, pourquoi “Cela” ne s’est-il pas produit depuis la Seconde Guerre mondiale ? C’est ce que l’on se demande spontanément lorsqu’on observe les données historiques et la réussite, par comparaison, des trente-cinq dernières années. » (Minsky, 1982)

Il en arrivait ainsi à sa conclusion ultime : le capitalisme de pur libre marché rend les crises inévitables, car, à cause de son système financier, il est « intrinsèquement vicié, prédisposé à connaître des périodes d’expansion, des crises et des dépressions » :

Selon moi, cette instabilité s’explique par les caractéristiques que doit posséder le système financier dans une économie purement capitaliste. Un tel système doit être capable à la fois d’émettre des signaux suscitant un désir accru d’investir et de financer cet investissement accru. (Minsky, 1969, p. 224.)

Si aucune crise grave n’était survenue depuis la Seconde Guerre mondiale, expliquait Minsky, c’était parce que l’économie d’après guerre n’était pas un système de pur libre marché; elle était plutôt un mixte d’économie de marché et d’économie étatisée, avec un État cinq fois plus gros qu’avant la Grande Dépression. Ainsi, pendant les récessions, les dépenses de l’«État fort» avaient contribué à éviter la crise en empêchant «l’effondrement des profits, qui est une condition nécessaire pour voir s’installer une dépression profonde et durable ». (Minsky, 1982, p. XIII.)

Minsky a formulé cette conclusion en 1982; en 2003, Lucas proclamait que le problème de «la prévention des dépressions a[vait] été résolu pour plusieurs dizaines d’années ». En toute logique, on pourrait penser que le second partageait l’avis du premier, selon lequel l’« État fort » permet d’éviter les dépressions – une croyance qui se serait trouvée démentie par la crise de 2008.

Si seulement c’était aussi simple… En réalité, Lucas en était venu à concevoir des opinions totalement opposées à celles de Minsky sur la stabilité du capitalisme et les politiques à mener. Pourquoi ? Parce que ce qui le préoccupait n’était pas de savoir si «“Cela” – une Grande Dépression – [pouvait] se reproduire», mais une question bien plus ésotérique : peut-on fonder la théorie macroéconomique sur la microéconomie ?

Revenons un peu en arrière. À compter de la publication par Keynes, en 1936, de sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, les économistes ont scindé leur discipline en deux grandes composantes: la «microéconomie», qui s’intéresse au comportement des consommateurs et des entreprises, et la « macroéconomie », qui étudie le comportement de l’économie dans son ensemble. La théorie microéconomique s’est toujours appuyée sur un modèle dans lequel les consommateurs visent à maximiser leur utilité et les entreprises leurs profits, tandis que le système marchand réalise l’équilibre entre ces deux forces en faisant coïncider l’offre et la demande sur chaque marché. Quant à la macroéconomie – avant Lucas –, elle était construite sur une interprétation mathématique de l’hypothèse formulée par Keynes pour expliquer le déclenchement de la Grande Dépression. Développée non par Keynes lui-même, mais par son contemporain John Hicks, cette interprétation a pris le nom de modèle IS-LM, pour Investment-Savings & Liquidity-Money (investissement-épargne et liquidité-monnaie).

Si Hicks considérait que son modèle était compatible avec la théorie microéconomique (Hicks, 1981, p. 153 ; 1937, p. 141-142.), Lucas, lui, n’était pas de cet avis, pour une raison simple : ce modèle impliquait la possibilité que la dépense publique stimule la demande globale pendant les récessions. Or cela ne collait pas avec ce que soutenait la microéconomie classique, à savoir que c’est en l’absence de toute intervention de l’État que les marchés fonctionnent le mieux.

À partir de la fin des années 1960, Lucas et ses collègues se sont donc employés à développer une théorie macroéconomique directement dérivée de la microéconomie standard et qu’ils ont qualifiée de « néoclassique ». À rebours du modèle IS-LM, elle posait l’affirmation suivante : si les consommateurs et les entreprises sont des agents rationnels – ce qui, dans leur approche, signifie (a) qu’ils anticipent l’impact futur des politiques publiques en recourant à la théorie microéconomique élaborée par Lucas et ses disciples eux-mêmes, et (b) que cette théorie prédit correctement les conséquences desdites politiques –, alors le gouvernement ne peut influer sur la demande globale, car, quoi qu’il fasse, le public agira dans le sens opposé :

[Dans ce système], il n’y a pas de place pour que l’autorité puisse mener une politique contracyclique […]. En vertu de l’hypothèse des anticipations rationnelles, il n’y a pas de rétroaction que les autorités puissent utiliser en espérant qu’elle sera capable de berner systématiquement les gens. (Sargent et Wallace, 1976, p. 177-178)

Au cours des décennies suivantes, cette vision macroéconomique dans laquelle l’État est largement impuissant a conduit à l’élaboration de modèles mathématiques complexes, bientôt baptisés « modèles d’équilibre général dynamique-stochastique» (Dynamic Stochastic General Equilibrium, DSGE). Et ce processus intellectuel mouvementé a pris une dimension résolument politique.

Les premiers modèles, connus sous le nom de «modèles des cycles réels» (Real Business Cycle, RBC), postulaient que tous les marchés fonction- naient parfaitement et que le chômage ne pouvait être que volontaire – y compris les taux de 25 % qu’on avait connus pendant la Grande Dépression (Prescott, 1999 ; Cole et Ohanian, 2004). Pour beaucoup d’économistes, cela allait trop loin. C’est à partir de ce moment-là qu’une ligne de démarcation s’est dessinée au sein du courant dominant de la discipline, séparant les «puristes» (freshwater economists) des « pragmatiques » (saltwater economists).

Les « pragmatiques », politiquement plus progressistes (eux-mêmes se disaient «néokeynésiens»), sont repartis des modèles RBC développés par leurs rivaux « puristes » et y ont introduit des « imperfections de marché », elles aussi dictées par la théorie microéconomique standard. Les modèles DSGE étaient nés. Ils reposaient sur un principe central : si l’état initial de l’économie s’éloigne de l’équilibre par suite d’un «choc», les «frictions» dues à ces imperfections ralentiront le retour à l’équilibre, ce qui se traduira par une croissance plus molle couplée à un chômage involontaire.

Les modèles DSGE « néokeynésiens » nirent par dominer aussi bien la théorie que les politiques macroéconomiques partout dans le monde, et en 2007 ils représentaient l’instrument fétiche des Trésors nationaux comme des banques centrales. Un modèle DSGE classique appliqué à l’économie américaine (et tenu en très haute estime à l’époque) comportait les éléments suivants :

• deux types d’entreprise – les fabricants de produits finis opérant sur un marché «parfait» et les fabricants de produits intermédiaires opérant sur un marché « imparfait » ;

• un type de ménage – un agent hybride à la fois travailleur fournissant sa force de travail par le biais d’un syndicat, capitaliste touchant des dividendes des deux formes d’entreprise mentionnées ci-dessus et détenteur d’obligations d’État percevant des intérêts ;

• un syndicat qui fixait les salaires ;

• enfin, un secteur public constitué, d’une part, d’une autorité fiscale dotée d’un budget restreint et émettant des obligations, et, d’autre part, d’une banque centrale interventionniste qui faisait varier les taux d’intérêt lorsque l’inflation et la croissance du PIB déviaient des objectifs qu’elle avait fixés (Smets et Wouters, 2007). De manière remarquable, aucun de ces modèles, en règle générale, ne faisait intervenir un gouverne- ment capable d’agir sur le niveau de l’emploi par sa politique fiscale, pas plus qu’un secteur financier, ni, d’ailleurs, la monnaie elle-même. La conception qui prévalait parmi les économistes, en particulier au sein des banques centrales, était tout simplement que, en macroéconomie, on pouvait faire de ces facteurs. Si la banque centrale pilotait les poli- tiques économiques en s’appuyant sur les modèles DSGE, et donc fixait le taux d’intérêt comme il se devait, la croissance et l’inflation s’établiraient toutes deux aux niveaux désirés. L’économie connaîtrait alors un nirvana fait de plein emploi et de faible inflation.

Ces modèles parurent longtemps décrire l’économie réelle avec exactitude. C’était même encore vrai à la mi-2007. Le chômage, qui aux États-Unis avait culminé à 11 % lors de la récession de 1983, était resté inférieur à 8 % pendant celle du début des années 1990 et avait tout juste dépassé 6 % dans la crise du début du millénaire. La tendance était clairement à un recul au fil du temps. Quant à l’inflation, après avoir atteint un record à près de 15 % en 1980, elle pointait juste au-dessus de 6 % en 1991 et était passée en dessous de la barre des 4 % au début de la décennie 2000 : elle aussi suivait une trajectoire à la baisse. Voyant dans ces évolutions la preuve que leur gestion de l’économie était efficace et une justification de leur conception de la modélisation économique, les néokeynésiens ont inventé l’expression de « Grande Modération » (Stock et Watson, 2002.) pour décrire cette période marquée par des pics de chômage et d’inflation en baisse, et s’en sont attribué le crédit. Ben Bernanke, l’ancien président de la Réserve fédé- rale, fut l’un de ceux qui les en félicitèrent le plus bruyamment :

Non seulement les récessions sont devenues moins fréquentes et plus modérées, mais la volatilité trimestrielle de la production et de l’emploi a décru de manière significative. Si les causes de la Grande Modération demeurent quelque peu controversées, preuve a été faite, comme je l’ai dit ailleurs, que le contrôle renforcé de l’inflation a joué un grand rôle dans cet heureux changement économique.

Steve Keen, Pouvons-nous éviter un autre crise financière ?
160 pages, 16€, en librarie.

 

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