Idées

Tribune de Jean-Claude Kaufmann : Des burkinis dans les tiroirs

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Le sociologue Jean-Claude Kaufmann, auteur de Burkini, autopsie d’un fait divers, revient sur l’affaire qui a été au cœur des médias durant l’été 2016 et plus récemment lors du dernier Festival de Cannes :

À l’été 2016, les esprits s’étaient échauffés autour du burkini, puis le Conseil d’Etat avait tranché, autorisant ce vêtement de bain, et l’on pouvait penser que l’affaire serait close. Au soulagement des politiques, très agacés que ce fait divers balnéaire ait pris une telle ampleur, d’autant qu’ils étaient intimement divisés : droite contre droite, gauche contre gauche, écologistes contre écologistes, féministes contre féministes !

Et puis voilà que tout recommence, le vendredi 26 mai sur la Croisette, en plein festival de Cannes, la Préfecture de police arrête et retient au commissariat neuf femmes qui souhaitaient se baigner en burkini, déclenchant une nouvelle vague d’incrédulité dans la presse internationale (la polémique autour du burkini est une spécialité française).

Quelle place accorder à cet événement ? Certains diront qu’il faut le ramener à ses justes proportions car il a été créé de toutes pièces. Son promoteur est Rachid Nekkaz, trublion du web multipliant les initiatives en tous sens susceptibles de créer du buzz, que la cause soit bonne, comme sa dénonciation de la corruption en Algérie, ou plus douteuse, comme lorsqu’il paya les amendes des femmes sanctionnées pour le port du voile intégral. Concernant l’opération du 26 mai, Rachid Nekkaz se dit respectueux de la loi et voulant célébrer l’arrêté du Conseil d’Etat. Mais on ne peut s’empêcher de penser que son happening cannois avait un caractère un peu provocateur. Ce qui pouvait justifier d’ailleurs l’interdiction prononcée par la Préfecture de police, même si les fouilles au corps des baigneuses potentielles en pleine rue et leur détention de plusieurs heures sans motif notifié étaient disproportionnées et frôlaient l’illégalité.

Beaucoup de bruit pour rien ? Non, bien au contraire, car rien n’est réglé, et cet épisode le montre à nouveau. Il suffit pour le constater d’aller voir les forums de discussion déclenchés par l’incident. 10 000 partages en quelques heures par exemple pour un article sur la page Facebook de LCI. Le contenu est très révélateur, des torrents de haine, assimilant burkini et burqa, appelant à ce que les « étrangers » soient renvoyés « chez eux ». Certes les opinions qui s’expriment dans de tels forums ne sont pas statistiquement représentatives, car les plus radicaux et passionnés y tiennent le haut du pavé. Mais ici le caractère massif et violent des insultes est quand même impressionnant, en décalage manifeste avec le caractère apparemment anecdotique de l’incident.

Parce que justement le burkini n’a rien d’anecdotique.

Deux raisons expliquent pourquoi nous n’en avons pas fini avec lui, et que de nouveaux incidents risquent de se multiplier dans l’avenir.

La première est la confusion, les erreurs d’analyse et amalgames ayant été multipliés depuis l’été dernier. Le burkini n’a rien à voir avec la burqa, il ne couvre pas le visage, c’est le gouvernement Australien qui est à son origine et les islamistes y sont opposés, comme ils sont opposés aux plaisirs balnéaires pour les femmes. Celles qui en France ont acheté un burkini (et n’osent pas le mettre, à cause de la réprobation silencieuse qu’elles affrontent à la plage, beaucoup de burkinis restent dans les tiroirs) ne sont pas porteuses d’un projet politique mais souhaiteraient simplement se baigner tranquilles. Il est urgent et vital de rétablir les faits, sinon des broutilles comme ce qui s’est passé à Cannes vendredi pourraient vite dégénérer.

La seconde raison est plus profonde, et elle apparaît comme un problème insoluble. On peut penser à juste titre que le burkini est un mauvais signe envoyé aux femmes, que le voilement sous toutes ses formes les entraîne vers une rétrogradation dans ce qui ressemblait il y a peu encore à une marche irrésistible vers l’égalité. Sauf que le retour en arrière qui commence à opérer n’est pas propre à l’islam mais s’intègre dans un retour généralisé des valeurs traditionnalistes, illustré par exemple dans la Manif pour Tous. Sauf que, surtout, le droit des femmes ne peut pas être opposé à la liberté démocratique. Ni dans l’espace privé (que cela plaise ou non, le gouvernement ne peut pas, par ordonnances, obliger les hommes à faire la lessive, la liberté prime sur l’égalité). Ni dans l’espace public, dont la plage, beaucoup plus politique qu’on ne le pense, en est l’exemple le plus avancé.

Le burkini n’est pas une petite affaire car il apparaît comme un révélateur crucial de l’impasse dans laquelle nous nous enfonçons. La laïcité républicaine, encore relativement à l’aise pour règlementer le voile à l’école et y prôner des principes d’émancipation, est totalement désemparée face à la plage quand des cultures minoritaires y affirment leurs droits au nom de la liberté individuelle. Il révèle à quel point République et démocratie sont construites sur des principes opposés, l’un venant d’en haut et l’autre d’en bas, devenus aujourd’hui irréconciliables. Car la logique républicaine tend à se vider de son contenu historique alors que l’expression démocratique qui lui fait face ne cesse au contraire de s’élargir, devenant ingérable.

Nous n’avons pas de réponse à ce défi, excepté la montée de régimes  « républicains » autoritaires. Le burkini est un véritable laboratoire expérimental de notre avenir problématique.

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Jean-Claude Kaufmann auteur de Burkini, autopsie d’un fait divers.
200 pages, 17€, en librairie.

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