Idées

EXTRAIT | L’Entraide, de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle

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Alors que nos sociétés libérales sont fondées sur des valeurs qui ne trouvent trop souvent du sens qu’à travers la compétition, Gauthier Chapelle et Pablo Servigne commettent ici un ouvrage majeur.

Découvrez un extrait de la préface de l’essai de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle : L’Entraide, L’autre loi de la jungle, écrite par Alain Caillé.

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Quel beau symbole, au fond! Deux biologistes de formation demandent à un sociologue de préfacer leur excellent livre. Qui ne parle que très peu de sociologie, à moins qu’il ne parle que de ça. Tout dépend, évidemment, de ce qu’on entend par sociologie. Et aussi par biologie, et, au-delà, par science économique, philosophie, etc. On l’aura compris: en mettant au jour une « autre loi de la jungle», pas celle du struggle for life ou de la loi du plus fort, mais aussi ou plus puissante qu’elle, la loi de la coopération et de l’entraide, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle bousculent bien des frontières instituées entre les disciplines scientifiques – des frontières trop souvent hérissées de barricades et de barbelés. Et ils ouvrent la perspective de démarches de pensée géné- ralistes et synthétiques qu’on avait trop tôt déclarées impossibles, voire indésirables. L’ambition est grande. Il ne s’agit de rien moins que de «comprendre la nature coopérative de l’être humain dans le sillage de celle des autres organismes vivants». Sur ce sujet, écrivent nos auteurs, «pendant des années les résultats, les hypothèses et les théories de chaque discipline sont restés contradictoires. Aucun tableau global n’émergeait, il y avait trop de fossés entre les disciplines, et chacune travaillait en ignorant les autres. Ce n’est que très récemment que des progrès fulgurants ont permis de proposer une structure globale de cette “autre loi de la jungle” ». C’est de ces «progrès fulgurants» qu’ils nous font part.

Avant de tenter de préciser en quelques mots en quoi ces progrès nous importent, je voudrais souligner la fluidité et la maestria pédagogique avec lesquelles nos auteurs nous font entrer dans un univers infiniment complexe qu’ils rendent aisément accessible. Parmi bien d’autres exemples, on peut évoquer le passage où ils nous expliquent la formation d’un récif corallien à la manière d’une recette de cuisine (p. 260-261).

Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas particulièrement passionnés par les virus, bactéries, archées, cyanobactéries ou autres bactéries dinoflagellées, on pourrait résumer le tout par cette belle formule de Victor Hugo, placée en exergue du livre: «Rien n’est solitaire, tout est solidaire.» Des virus et des bactéries aux sociétés humaines les plus vastes et les plus complexes, L’Entraide – dont le titre est emprunté au prince anarchiste Kropotkine et lui rend hommage – décrit à toutes les échelles du vivant, indéfiniment emboîtées les unes dans les autres, tous les entrecroisements possibles de lutte et de rivalité, d’une part, de coopération, d’entraide et de réciprocité (directe, indirecte ou renforcée), de l’autre, que ce soit entre des organismes d’une même espèce ou d’espèces différentes. Selon que c’est la coopération ou la lutte qui prédomine, on obtient une des six formes de relation suivantes: symbiose (ou mutualisme), coexistence, commensalisme, amensalisme, prédation (parasitisme) ou compétition.

De cette vaste synthèse, la leçon essentielle qui se dégage, à l’inverse de tous les darwinismes primaires (que ne partageait nullement Darwin lui-même…), est que, en matière d’évolution, la clé du succès n’est pas la lutte pour la vie, mais bien plutôt l’entraide. Ou, pour le dire plus précisément, selon la formulation de deux biologistes théoriciens de l’évolution, David S. et Edward O. Wilson (eh oui! Edward Wilson, l’inventeur de la sociobiologie, dont on constatera qu’il a radicalement inversé son propos initial, au grand dam de ses adeptes et disciples): «L’égoïsme supplante l’altruisme au sein des groupes. Les groupes altruistes supplantent les groupes égoïstes. Tout le reste n’est que commentaire.» Ou encore: dans l’ordre du vivant, des sociétés bactériennes aux sociétés humaines, la coopération est hiérarchiquement supérieure à la compétition.

Cette découverte, ici minutieusement argumentée et documentée, constitue un apport essentiel, tant au plan théorique qu’éthique et politique – deux plans d’ailleurs toujours étroitement imbriqués.

[…]

Après les livres de Matthieu Ricard ou de Jacques Lecomte, qui avaient ouvert une première brèche, L’Entraide vient à point pour nous aider à déconstruire cette croyance hégémonique. Dans le champ des sciences sociales, nous étions un peu seuls, au MAUSS , à nous y opposer depuis une trentaine d’années, et à plaider pour une science sociale généraliste qui ne reposerait pas sur l’axiomatique utilitariste de l’intérêt, mais prendrait au contraire comme point de départ la découverte de l’anthropologue Marcel Mauss dans son célèbre Essai sur le don (1924): celle que, au cœur du rapport social, on trouve non pas le marché, le contrat ou le donnant-donnant, mais ce qu’il appelle la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Ou, si l’on préfère, la loi de la réciprocité. Quelle avancée que de découvrir avec P. Servigne et G. Chapelle que, mutatis mutandis, cette loi ne concerne pas seulement le monde humain, mais l’ensemble du vivant!

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Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, L’Entraide, L’autre loi de la jungle.
22€, en librairie.

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