Idées

EXTRAIT | David Graeber revient avec Bureaucratie

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Après le succès de Dette : 5000 ans d’histoire – vendu à près de 20 000 exemplaires – David Graeber revient avec un texte passionnant et à rebours des idées reçues sur l’histoire et la déconstruction de la bureaucratie dans nos sociétés.

Découvrez un extrait du premier chapitre de l’essai de David Graeber : Bureaucratie.

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Zones blanches de l’imagination

Essai sur la stupidité structurelle

Je commencerai par un récit sur la bureaucratie.

En 2006, ma mère a eu une série d’infarctus. On a vite compris qu’elle finirait par être incapable de vivre chez elle sans assistance. Son assurance ne couvrant pas les auxiliaires de vie, plusieurs travailleurs sociaux nous ont conseillé de demander Medicaid. Mais pour avoir droit à Medicaid, le demandeur ne doit pas posséder plus de 6000 dollars. Nous avons fait le nécessaire pour transférer son épargne. Techniquement, je suppose que c’était une fraude, mais une fraude d’un type particulier puisque l’État emploie des milliers de travailleurs sociaux à expliquer avec précision aux citoyens comment la commettre – c’est apparemment une de leurs tâches principales. Peu après, ma mère a eu un autre infarctus, très sérieux, et elle s’est retrouvée en maison de repos pour une convalescence de longue durée. Quand elle en sortirait, il était sûr qu’il lui faudrait une assistance à domicile. Or il y avait un problème : sa pension de retraite était virée directement sur son compte bancaire, et elle était à peine capable de signer son nom. Donc, si je n’obtenais pas le pouvoir de mandataire sur son compte afin de pouvoir régler pour elle le montant de son loyer mensuel, l’argent allait vite s’accumuler et la disqualifier pour Medicaid, même après l’énorme masse de documents de cet organisme que j’avais dû remplir pour lui donner droit au statut «en attente».

Je me suis rendu à sa banque, j’ai pris les formulaires requis et je les ai rapportés à la maison de repos. Les documents devaient être enregistrés par un notaire. L’infirmière de son étage m’a dit qu’il y avait une notaire au sein de l’établissement, mais que je devais prendre rendez-vous. Elle a téléphoné et m’a passé une voix désincarnée, qui a transféré mon appel à la notaire. Celle-ci m’a indiqué que je devais d’abord obtenir l’autorisation de la chef de service des affaires sociales, et elle a raccroché. Je me suis donc procuré le nom et le numéro de salle de cette responsable et, prenant l’ascenseur, je suis dûment descendu me présenter à son bureau – où j’ai découvert que la chef de service des affaires sociales était en fait la voix désincarnée qui m’avait passé la notaire. La chef de service des affaires sociales a pris son téléphone, elle a dit : «Marjorie, c’était moi, vous le rendez fou, cet homme, avec cette absurdité, et vous me rendez folle aussi», puis, après un petit geste d’excuse, elle m’a pris un rendez-vous pour le début de la semaine suivante.

La semaine d’après, la notaire s’est dûment présentée, m’a accompagné à l’étage, a vérifié que j’avais rempli mon côté du formulaire (comme on me l’avait maintes fois répété avec insistance), puis, en présence de ma mère, s’est mise à remplir le sien. J’ai été un peu surpris qu’elle ne demande pas à ma mère de signer quoi que ce soit, seulement à moi, mais je me suis dit qu’elle savait ce qu’elle faisait. Le lendemain, j’ai apporté le document à la banque, où l’employée de la borne d’accueil lui a jeté un seul regard, a demandé pourquoi ma mère ne l’avait pas signé, puis l’a montré à son supérieur, qui m’a dit de le reprendre et de le remplir correctement. Il était clair que la notaire, en fait, ne savait pas du tout ce qu’elle faisait. J’ai donc demandé un nouveau formulaire, dûment rempli mon côté de chaque page et pris un nouveau rendez-vous. Le jour dit, la notaire est apparue et, après quelques remarques gênées sur les banques et leurs tracasseries (pourquoi chaque banque tient-elle à avoir son propre formulaire de demande de procuration, entièrement différent?), elle m’a fait monter à l’étage. J’ai signé, ma mère a signé – non sans difficulté, à cette date elle avait même du mal à se soulever dans son lit – et le lendemain je suis retourné à la banque. Une autre employée à une autre borne d’accueil a examiné les formulaires et m’a demandé pourquoi j’avais signé sur la ligne où il était demandé d’écrire mon nom et écrit mon nom sur la ligne de la signature.

– J’ai fait ça ? Eh bien, j’ai fait exactement ce que m’a dit la notaire.

– Mais c’est écrit en toutes lettres, «signature», ici.

– Ah oui, c’est exact! Je vois qu’elle m’a induit en erreur. Une fois de plus. Bon… toutes les informations sont là tout de même, non? Il n’y a que ces deux petites lignes qui sont inversées. Donc, est-ce vraiment un problème? La situation est urgente, en fait, et j’aimerais beaucoup ne pas avoir à attendre de prendre un autre rendez-vous.

– Vous savez, normalement, nous n’acceptons même pas ces formulaires si tous les signataires ne sont pas présents en personne.

– Ma mère a eu un infarctus. Elle est alitée. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai besoin de devenir mandataire.

Elle m’a dit qu’elle allait consulter son supérieur, et, dix minutes plus tard, elle est revenue, avec le supérieur en arrière-plan, juste à portée d’oreille, m’annoncer que la banque ne pouvait pas accepter ces formulaires dans leur état actuel – de plus, même s’ils avaient été remplis correctement, il aurait aussi fallu une lettre du médecin de ma mère certifiant qu’elle était mentalement apte à signer ce document.

J’ai fait remarquer que, jusque-là, personne ne m’avait parlé de cette lettre.

– Quoi? est soudain intervenu le supérieur. Qui vous a remis ces formulaires sans vous parler de la lettre?

Puisque la coupable était l’une des employées les plus sympathiques de la banque, j’ai esquivé la question. J’ai préféré lui faire observer que le livret d’épargne portait ces mots imprimés tout à fait clairement : « bénéficiaire : David Graeber ». Il m’a répondu, bien sûr, que cela comptait uniquement en cas de décès.

En fait, le problème est vite devenu académique. Ma mère est effectivement décédée quelques semaines plus tard.

À l’époque, cette expérience m’a totalement déconcerté. Moi qui avais longtemps mené une vie d’étudiant assez bohème et relativement coupée de ce genre de choses, je me suis mis à demander à mes amis : Est-ce vraiment cela, la vie quotidienne de la plupart des gens? Tourner en rond en se sentant idiot à longueur de journée? Être mis, on ne sait comment, dans une position telle que l’on finit par agir effectivement comme un idiot? La plupart étaient enclins à penser qu’en gros, c’était bien cela, la vie. Il est clair que la notaire s’était montrée d’une rare incompétence. Mais, peu après, j’ai dû passer plus d’un mois à faire face aux ramifications croissantes des effets de l’initiative d’un fonctionnaire anonyme du service des véhicules à moteur de New York qui avait écrit mon prénom «Daid», pour ne rien dire de l’employé de Verizon qui avait orthographié mon nom «Grueber». Quelles qu’en soient les raisons historiques, il semble que les bureaucraties publiques et privées soient organisées de façon à garantir qu’un important pourcentage des acteurs ne seront pas en mesure d’accomplir leur tâche comme prévu. C’est en ce sens qu’il me paraît juste de dire que les bureaucraties sont des formes utopistes d’organisation. Après tout, n’est-ce pas ce qu’on nous dit toujours des utopistes, qu’ils ont une foi naïve dans la perfectibilité de la nature humaine et refusent de traiter avec les humains tels qu’ils sont? Et que cela les conduit à fixer des normes impossibles, puis à reprocher aux gens d’être incapables de s’y conformer dans leur vie ? Or, c’est ce que font toutes les bureaucraties. Elles posent des impératifs en jurant qu’ils sont raisonnables; puis elles découvrent qu’ils ne le sont pas (puisqu’un grand nombre de gens seront toujours incapables de se conduire comme elles l’attendent); elles concluent alors que ce ne sont pas les impératifs qui posent un problème, mais l’insuffisance individuelle de chaque être humain, qui n’arrive pas à se hausser à leur niveau.

Sur un plan purement personnel, ce qui m’a probablement le plus perturbé a été de constater qu’en un sens, avoir à faire à ces formulaires m’avait abêti, moi aussi. Comment avais-je pu ne pas voir que j’écrivais mon nom sur la ligne qui indiquait : «signature»? C’était écrit en toutes lettres, là ! J’aime à penser que je ne suis pas, d’ordinaire, une personne particulièrement stupide. D’ailleurs, c’est un peu mon métier d’essayer de persuader les autres que je suis intelligent. Néanmoins, j’avais fait des idioties flagrantes. Et pas par inattention. En fait, j’avais investi dans toute l’affaire quantité d’énergie intellectuelle et affective. J’ai compris que le problème n’était pas l’énergie dépensée, mais ce qui en avait absorbé l’essentiel : des efforts pour essayer de comprendre et d’influencer les personnes qui, à tel ou tel moment, semblaient avoir sur moi une sorte de pouvoir bureaucratique – alors qu’en fait rien d’autre n’était nécessaire qu’interpréter exactement un ou deux mots latins et accomplir correctement certaines fonctions purement mécaniques. Tout ce temps passé à me demander comment aborder la notaire pour ne pas avoir l’air de lui mettre le nez dans son incompétence, ou à chercher ce qui pourrait me rendre sympathique aux yeux de divers responsables de la banque, m’avait rendu moins attentif quand ils me faisaient faire des bêtises. Manifestement, ma stratégie était mal orientée, car, si quelqu’un avait le pouvoir d’infléchir les règles, ce n’était pas, en général, les personnes auxquelles je parlais; de plus, si j’avais rencontré quelqu’un qui avait effectivement ce pouvoir, il m’aurait fait invariablement savoir, directement ou indirectement, que si je me plaignais de quoi que ce soit, même d’une absurdité purement structurelle, le seul résultat possible serait d’attirer des ennuis à un fonctionnaire subalterne.

 

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David Graeber, Bureaucratie.
304 pages, 22€, en librairie.

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