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EXTRAIT | Dette grecque : le récit personnel et cinglant de Yanis Varoufakis

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Dans ce récit personnel cinglant, Yánis Varoufákis nous révèle l’agenda caché de l’Europe, à travers le récit de son combat perdu pour la restructuration de la dette grecque.

Après la préface, découvrez un extrait de la première partie de l’essai de Yánis Varoufákis : Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe.

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Les hivers de notre déplaisir

La seule couleur qui perçait l’obscurité du bar de l’hôtel était celle du liquide ambré scintillant dans son verre. Je me suis approché et il a levé les yeux pour m’accueillir d’un hochement de tête avant de replonger son regard dans son whisky. Je me suis affalé dans le canapé moelleux, épuisé.
Sur le moment, sa voix, si familière, était à la fois imposante et sinistre.

– Yanis, dit-il, vous venez de commettre une grave erreur.

Au printemps, au cœur de la nuit, une douceur difficile à imaginer la journée se déploie sur Washington. À mesure que les politiciens, les lobbyistes et les parasites se dispersent, la tension de l’air s’allège. Les bars s’offrent alors aux rares personnes qui n’ont pas besoin de se lever à l’aube et aux plus rares encore que leurs responsabilités empêchent de dormir. Cette nuit-là, comme les quatre-vingt-une nuits précédentes et les quatre-vingt-une qui allaient suivre, j’étais de ceux-là.

J’avais marché un quart d’heure, protégé par l’obscurité, pour aller du 700, 19th Street NW, siège du FMI, au bar de l’hôtel où j’avais rendez-vous avec lui. Jamais je n’aurais imaginé qu’une petite promenade solitaire dans un Washington sans intérêt puisse être aussi revigorante. La perspective de retrouver ce grand homme contribuait à mon soulagement: après avoir passé quinze heures assis en face de personnages puissants trop banals ou trop effrayés pour dire ce qu’ils pensaient, j’allais découvrir un homme extrêmement influent à Washington et au-delà, un homme que personne ne saurait accuser de banalité ni de timidité.

Tout a basculé quand j’ai entendu cette première remarque acerbe, que la lumière tamisée et les ombres mouvantes rendaient encore plus réfrigérante.

– De quelle erreur parlez-vous, Larry*? ai-je répondu avec une froideur étudiée.

– Vous avez gagné les élections!

C’était le 16 avril 2015, au beau milieu de mon bref mandat de ministre des Finances de la Grèce. Six mois plus tôt à peine, je menais une vie normale, celle d’un professeur d’université enseignant à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs de l’université d’Austin, au Texas, détaché de l’université d’Athènes. En janvier, ma vie avait déjà profondément changé, puisque j’avais été élu au Parlement grec. Ma campagne reposait sur une promesse unique: tout mettre en œuvre pour sauver mon pays de la servitude pour dettes et de l’austérité écrasante qui lui étaient imposées par ses voisins européens et le FMI. C’était justement la promesse qui m’avait amené jusqu’à Washington et – avec Elena Paraniti, une de mes proches, qui avait organisé ce rendez-vous et m’accompagnait ce soir-là – jusqu’à ce bar.

Souriant pour pallier l’humour froid de mon interlocuteur et dissimuler mon appréhension, j’ai tout de suite pensé: C’est comme ça qu’il compte venir m’interdire de lutter contre un empire d’ennemis ? Je me consolais en me rappelant que le soixante et onzième secrétaire d’État au Trésor des États-Unis et le vingt-septième président de Harvard n’était pas connu pour son style affable.

Déterminé à retarder les affaires sérieuses qui nous attendaient, j’ai fait signe au barman de m’apporter un verre de whisky et je lui ai dit:

– Avant que vous précisiez ce que vous entendez par « erreur », permettez-moi de vous dire, Larry, que vos messages de soutien et vos conseils m’ont été très précieux ces dernières semaines. Je vous suis profondément reconnaissant. D’autant que, depuis des années, je vous appelle le Prince des ténèbres.

– Au moins m’accordez-vous le titre de prince. J’ai eu droit à pire, répondit Larry Summers, imperturbable.

La conversation a duré deux heures et a pris un tour plus sérieux. Nous avons parlé des questions techniques: échanges de dette, politiques budgé- taires, réformes du marché, banques dites bad banks. Sur le front politique, il m’a prévenu: j’étais en train de perdre la guerre de la propagande, et les « Européens », comme il appelait les instances supérieures de l’Europe, avaient décidé de me faire la peau. Il sous-entendait que tout accord signé avec mon pays devait pouvoir être présenté par la chancelière allemande à ses électeurs comme si c’était son idée à elle, son legs personnel – et je le rejoignais sur ce point.

Les choses se passaient mieux que je ne l’avais pensé. Nous étions largement d’accord sur l’essentiel, et ce n’était pas rien d’avoir le soutien du formidable Larry Summers dans ce combat contre des institutions, des gouvernements et des conglomérats de médias puissants qui exigeaient la reddition de mon gouvernement, voire, si possible, ma tête sur un plateau d’argent.

À la fin, après avoir accordé nos violons pour les prochaines étapes, et avant que l’alcool et la fatigue aient raison de nous, Summers a plongé ses yeux dans les miens et m’a posé une question tellement étudiée que je l’ai soupçonné de l’avoir testée sur d’autres :

– Il y a deux types de politiciens. Ceux qui en sont, les insiders, et ceux qui n’en sont pas, les outsiders. Les seconds privilégient leur liberté de parole pour donner leur version de la vérité. Le prix de cette liberté, c’est d’être ignorés par les insiders, qui prennent les décisions importantes. Les insiders ont un principe sacro-saint: ne jamais se retourner contre leurs pairs et ne jamais dire ce qu’ils font ou disent aux autres. Quel est l’avantage? L’accès aux informations confidentielles et la possibilité, non garantie, d’avoir une influence sur des personnages et des dénouements essentiels. Alors, Yanis, à quel groupe appartenez-vous?

Mon instinct me commandait de répondre en un seul mot, mais j’ai été plus long.

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Yánis Varoufákis, Conversations entre adultes, Dans les coulisses secrètes de l’Europe.
26€, en librairie.

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