Idées

Danièle Laufer, «Le Tako Tsubo, un chagrin de travail»

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Le 13 février 2014, Danièle Laufer est victime d’un Tako Tsubo.

Cette pathologie spectaculaire, récente et énigmatique (le ventricule gauche se dilate et reprend sa forme au bout de quelques heures) pose question. Des millions de personnes souffrent du stress dans le monde du travail. Petites violences de la vie de bureau et de certains modes de management, absence de reconnaissance, perte de sens, conflits de valeurs, conditions de travail inadaptées, absurdité des procédures, manque de respect, finiraient-ils par user le cœur à bas bruit et provoquer un chagrin qui conduirait ses victimes aux urgences ? C’est l’hypothèse de l’auteur.
Dans ce livre mêlant le douloureux vécu et l’enquête auprès de médecins, de spécialistes du monde du travail et de victimes de pathologies cardiaques, Danièle Laufer remonte le fil du malaise qui touche des millions de personnes. Plus qu’une pathologie, le chagrin de travail, impossible à partager tant le simple fait d’avoir un travail est aujourd’hui considéré comme un privilège, témoigne de la folie d’un monde qui oublie de faire la part belle à notre humanité.

Découvrez ici un extrait du texte :

C’est la Saint-Valentin, la fête des amoureux, je ne l’oublie jamais. Ce soir-là, pourtant, je me couche très tôt. Je rentre d’Albi où j’ai donné une conférence sur mon dernier livre, L’Année du Phénix. Je ne suis pas au meilleur de ma forme, extrêmement fatiguée et très angoissée par un incident qui a eu lieu la veille. Une collègue de bureau, appelons-la Annie, m’a violemment invectivée, sans que je comprenne pourquoi. Il faisait froid, je lui ai demandé si je pouvais monter le chauffage. Elle a hurlé : « Ne m’adresse pas la parole. » Médusée, je lui ai demandé ce qui lui prenait. Elle a jappé : « Ne me parle pas, je ne veux pas t’entendre, j’ai du travail. » Les autres ont piqué du nez sur leurs dossiers. Je n’ai pas compris ce qui se passait, mon cœur s’est mis à battre la chamade. Cet incident m’a bouleversée, me renvoyant à mes trois premières années difficiles dans cette entreprise. L’après-midi, j’ai eu de la fièvre. Mes jeunes collègues avaient les yeux rivés sur leur écran. J’essayais de me concentrer sur l’article que j’étais en train d’écrire, mais je n’arrivais plus à penser. Ni à réagir. J’avais l’impression de m’effondrer, comme un immeuble bourré d’explosifs qui retombe sur lui- même dans une avalanche de parpaings. Les dents serrées, ne surtout rien donner à voir.

Je suis habituée à vivre en état de choc au boulot. Et à n’en rien donner à voir. Je surveille constamment mes paroles et mes attitudes. Le succès de mon livre, L’Année du Phénix, a surpris mes collègues. Personne ne se doutait que j’enquêtais et que j’écrivais. Ce livre m’était devenu essentiel, il mobilisait mon intelligence et me permettait de supporter mon quotidien dans un journal auquel j’aurais aimé contribuer de manière plus active, mais où mes ambitions et mon énergie n’intéressaient pas mes supérieurs hiérarchiques. En neuf ans, aucune proposition d’évolution ne m’a été faite. Lorsque L’Année du Phénix est sorti, ma rédactrice en chef m’a chaleureusement félicitée: «C’est ton premier livre?» Je lui ai répondu que c’était le seizième. Elle n’a pas poursuivi la conversation. Lorsque j’ai annoncé cette publication à la rédactrice en chef adjointe, elle a grimacé « C’est bien » et replongé la tête dans son ordinateur. J’ai attendu ses questions, elles ne sont pas venues, alors j’ai fait demi-tour. Je franchissais la porte, lorsqu’elle m’a demandé sur le ton le plus neutre possible. « Et c’est sur quoi ? » La première année de la retraite. Ah bon.

On apprend à se blinder, à feindre l’indifférence, à sourire quand on a envie de mordre, à oublier qu’on a envie de mordre et parfois de pleurer. Quand Annie m’a attaquée, je ne m’y attendais pas. Je savais pourtant qu’elle s’était sentie trahie et annihilée le jour où on lui avait retiré la moitié de sa rubrique pour la con er à une autre, sans lui demander son avis. Elle aussi avait serré les dents. Elle non plus n’avait rien donné à voir. Elle s’était transformée en bombe ambulante, prête à exploser à la moindre étincelle. C’était tombé sur moi et ça m’avait foudroyée.

Coup au cœur

Le lendemain de cet incident, dans ma chambre d’hôtel à Albi, j’ai très mal dormi. Une douleur sourdait dans mon bras gauche. Intuition fugitive, vite balayée : « Je vais avoir une crise cardiaque ». Je me suis tournée et retournée plusieurs fois dans l’obscurité, ressassant l’éclat de la veille, cherchant une explication, m’efforçant d’oublier la lâcheté de mes jeunes collègues qui avaient assisté à la scène comme si elles n’y étaient pas, imaginant sans doute qu’il s’agissait d’un règlement de comptes dont elles ignoraient les tenants et les aboutissants, ne voulant surtout se montrer solidaires ni de l’agresseur ni de l’agressée. Comme souvent lorsque la réalité défie ma logique, j’ai tenté de faire taire le petit personnage intérieur qui me nargue et m’assaille de questions, d’appréhensions et de supputations, m’empêchant de dormir et recouvrant d’un voile noir mes moindres pensées. J’ai tenté de me consoler; après tout ce n’était qu’un coup de stress de plus.

Mon accompagnateur ne voulait pas que je reparte d’Albi sans avoir visité le musée Toulouse-Lautrec qui se trouve dans le palais de la Berbie. Je me suis promenée dans les jardins à la française qui surplombent le Tarn, me suis installée sur un banc en pierre au soleil. Il faisait doux, j’étais seule, profitant du silence qui m’a toujours apaisée. Je me sentais épuisée, essoufflée, il fallait que je prenne rendez- vous avec mon médecin. L’année précédente, j’avais eu une pneumopathie, j’appréhendais la récidive. Rentrée en avion en n d’après-midi, je me suis couchée dès mon arrivée, tant pis pour la Saint-Valentin. Ce qui s’est passé est resté tellement présent dans mon esprit que je ne peux en parler au passé.

J’éteins la lumière. Impossible de m’endormir. Je rallume et prends mon Nouvel Obs. Je commence à lire un dossier dont j’ai tout oublié. Tout d’un coup, 

les lignes se couvrent de petites taches noires entre les mots. Je lis le début, un pâté noir m’empêche de déchiffrer la suite. J’enlève mes lunettes, les nettoie. Les taches sont toujours là. Je réoriente ma lampe de chevet. Rien ne change. J’essaye d’appeler mon mari qui travaille dans le bureau à côté. Les mots ne franchissent pas mes lèvres. Mon cœur bat la chamade. J’essaie de me calmer, de tenir l’angoisse à distance. Je reprends mon journal. Les taches ont disparu, mais maintenant je ne comprends pas ce que je lis. Je vois les mots, je peux les lire, mais leur sens m’échappe. Une peur immense m’envahit. Je me tais pour que cela cesse d’exister. Je regarde ma page, je déchiffre les mots, mais ils ne veulent toujours rien dire. Je me rends compte que quelque chose de très grave et d’anormal est en train de se produire ; c’est fou de se rendre compte qu’on perd la boule. Je sors du lit, je titube, je crois crier, je veux hurler mais je ne peux que murmurer, hébétée. Vite, il faut appeler les urgences, une ambulance, je crois que je suis en train de faire un AVC. Je m’entends bredouiller péniblement, avec une infinie lenteur «Médicaments. Téléphoner médicaments », tandis que des larmes d’impuissance coulent sur mes joues et qu’un froid glacial me recouvre. Je tremble de peur.

Mon mari ne remarque pas ma voix pâteuse, les mots qui s’emmêlent, le débit chaotique de ma voix. 

Je réussis à dire «Samu, Samu». Après, je ne sais plus. Il y a peut-être eu un trou. Je suis restée immobilisée dans la panique. Je ne sais plus rien.

Quand je lui prends le téléphone des mains, la personne qui est au bout du fil m’assure que je m’exprime clairement. Je sanglote.

Une éternité plus tard (moins de vingt minutes, m’assurera mon mari), une escouade déboule dans ma chambre. Des jeunes gens de la Protection civile me demandent de me mettre debout, de tendre les mains, d’ouvrir et de fermer les yeux avant de m’assurer que non, ne vous inquiétez pas, madame, vous ne faites pas d’AVC.

On me dit que tout va bien, je le crois. J’ai tellement besoin, envie, d’y croire. Je me sens glacée. Je raconte quand même ce qui m’est arrivé la veille au soir dans ma chambre d’hôtel à Albi. Les urgentistes m’expliquent qu’il vaudrait mieux aller vérifier tout ça à l’hôpital. Je refuse. L’an dernier, j’ai attendu cinq heures aux urgences de l’hôpital Cochin. Ils insistent. Ils ne me forceront pas. Mais ce serait plus raisonnable, madame.

Alors, je me lève et je m’habille. Un jean, un gros pull, ma vieille doudoune qui me sert souvent de couette en voyage. J’ai tellement peur. Sur mon brancard dans l’ambulance, j’entends le hululement de la sirène. Je suis devenue une urgence.

Danièle Laufer, Le Tako Tsubo, Un chagrin de travail.
Parution le 27 septembre.

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